Méta-musique : pourquoi Mozart, les Beatles et René la Taupe sont des génies absolus

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Le lecteur fidèle l’aura compris : ce blog vise humblement à créer une réalité parallèle (ou plutôt perpendiculaire) à celle de la musique industrielle. Munie d’une logique interne à toute épreuve permettant la compréhension de la musique d’hier et d’aujourd’hui, cette réalité se construit sur des concepts nouveaux, pour lesquels il convient de trouver de nouveaux noms. Après tout, que fait l’artiste à part renommer les choses sans cesse ? Tiens ouais, si le mathématicien est celui qui donne un même nom à des choses différentes, l’artiste est peut-être celui qui donne des noms différents à une même chose.

Définissons donc ensemble la méta-musique, sur le modèle de la « meta song », dont la définition informelle court le net, notamment anglophone. Une méta-chanson est une chanson dont les paroles racontent justement l’histoire de cette chanson elle-même. C’est le cas d’Hallelujah (de Cohen), ou encore de la Salsa du Démon (du démon).

Avec un peu d’imagination et une bonne dose de culot, transposons cette notion au domaine de la musique en général, et observons comment ce changement de focale permet de tirer d’intéressants enseignements à l’heure où les GAFA règnent sur la répartition de la valeur au sein des industries créatives et culturelles.

Posons donc la méta-musique comme une sous-catégorie de la musique, dédiée à l’expression sous forme musicale de cette forme musicale elle-même. Autrement dit, une musique qui serait créée dans le seul et simple but de se raconter elle-même, d’exister, d’être là. À la différence des musiques qui, en plus d’être là, racontent quelque chose : que ce soit des faits historiques, une vision du monde, la défense d’un idéal de beauté, ou la glorification d’un ego malmené par la vie. Dit autrement, il y aurait des musiques qui disent quelque chose, et d’autres qui se disent elles-mêmes.

Pour remplir son rôle, cette méta-musique doit pouvoir correctement s’auto-qualifier : elle doit donc satisfaire une série de critères qui constituent autant de marqueurs forts de cette musique elle-même. Si un de ces critères n’était pas respecté, il pourrait y avoir un doute sur la nature de la musique : ce ne serait donc plus de la méta-musique. Logique, non ?

C’est pas facile à expliquer, mais une fois qu’on a compris, on se surprend à trouver immédiatement bon nombre de morceaux relevant de cette catégorie. Quelques exemples dans différents styles :
– un tube de l’été se doit de parler de soleil et d’amour, sinon ce n’est plus un tube de l’été ;
– le hip-hop se chante sur une boucle de MPC avec un afterbeat sinon ce n’est plus du hip-hop ;
– le rock se joue avec des guitares.

Le respect des marqueurs (qu’on pourrait aussi bien appeler « clichés ») de chaque style musical permet au public de s’identifier, et donc de faire son choix dans les rayons du Grand Magasin Mondial. Ici, on pourrait parler de clientèle et de produit sans rougir, car le but est tout simplement de fournir une musique à une catégorie de population identifiée. Généralement, on parle de musique tout court, tellement on est habitué à ce que la musique soit produite dans le but d’être écoutée. Et par opposition, toute musique qui n’a pas pour seul but sa commercialisation est souvent appelée musique alternative, musique indépendante, parfois même « musique de merde ».

Or, la musique à vocation commerciale est bel et bien une sous-catégorie de la musique, et non l’inverse. C’est très important. Et le but ici est de proposer cette curieuse appellation de « méta-musique » pour renverser la perspective et voir les implications de cette définition. Aucune importance en revanche si cette définition ne s’exporte jamais hors de ce blog, le but c’est de réfléchir.

Reprenons. La méta-musique est la musique qui s’auto-raconte. Un ensemble de critères permet de rattacher un morceau de musique à un style donné. Cela implique l’existence d’un référentiel, constitué de classiques incontournables, de légendes, de figures imposées, de formats. On s’éloigne nécessairement de la création pure et de l’expression artistique, dès lors qu’on renonce délibérément à dire quelque chose, préférant respecter un cadre formalisé. La question qui suit est : qui décide de ce cadre ?

Mais oui, qui décide de ce qu’est la méta-musique ? La réponse variera d’un style à l’autre, mais on peut tout de même dégager 2 acteurs principaux. Il y a déjà toute la musique dite savante : celle qui s’apprend à l’école – on pourrait même dire : celle qui s’apprend tout court.

Il existe des professeurs de musique, des musicologues, des historiens : tout un écosystème hiérarchisé dont le but est de classifier, ordonner, collecter la musique apprise. Cet écosystème ne fonctionne pas en vase clos, puisqu’il intègre les créations contemporaines. Mais puisqu’il s’adapte après coup, il constitue bien à un instant une forme d’autorité qui dit ce qu’est la musique et ce qui ne l’est pas. Parfois même, il peut émettre un jugement de valeur, et ce de façon structurelle, institutionnelle. L’écosystème de la musique apprise contribue ainsi à dire ce qui est bon ou pas, là où on n’avait même pas encore parlé de qualité.

Un autre acteur qui tend à définir la méta-musique est ce qu’on appellera vulgairement le marché. La commercialisation d’une musique est gage de légitimité. En effet, dès lors qu’une musique est écoutée et même demandée, voire attendue, nul ne saurait remettre en question son statut de musique. Or, les principes intangibles qui régissent l’économie ont une influence sur le succès comparé des différents produits : ainsi, le marché est prescripteur de ce que doit être la musique. C’est un système peu hiérarchisé, dominé par des logiques de réseau qui font que le plus puissant acteur pourra imposer son produit, et qu’un produit facile d’accès se vendra plus facilement qu’un produit obscur. Là aussi, on voit poindre un jugement de valeur, dès l’instant où ce qui se vend bien est communément perçu comme étant de bonne qualité.

Affirmons ici sans aucun doute que ces deux catégories constituent ensemble l’immense majorité de la musique diffusée, donc connue. Ce qui est logique, puisqu’on a défini la méta-musique comme une musique faite pour être diffusée. Cette musique faite pour être la musique – toute la musique – tend naturellement à occuper tout espace de diffusion qui ne serait régi par aucune autre logique que celle de simplement diffuser de la musique.

Ainsi, si pour quelque usage que ce soit – habillage sonore d’un support audiovisuel, design de l’ambiance sonore d’un aéroport, ou musique d’attente téléphonique – j’ai à un moment donné besoin de musique, mon choix se portera nécessairement sur de la méta-musique. Car si je fais un autre choix, je cours le risque de véhiculer autre chose que le seul fait de diffuser de la musique. La méta-musique est la musique qui s’impose partout où on a besoin de musique – peu importe laquelle, car son statut de musique est indubitable. Comme on l’a vu, sa qualité est même garantie. Qui oserait dire que Mozart c’est chiant, ou que les Beatles sont nuls ?

Admettons : quid alors des autres musiques ? Les musiques non-méta ?

« Quid » est en effet la meilleure question qu’on puisse se poser au sujet de musiques qui ne donnent pas intrinsèquement les garanties d’être de la musique – a fortiori, d’être de la bonne musique. Pourquoi prendre le risque d’une musique qui ne soit pas unanimement reconnue comme telle ? Pourquoi des gens s’échinent-ils chaque jour à faire émerger de la musique de merde, et ce précisément là où le silence pourrait régner ? Comme si c’était fait exprès ?

Distinguons d’emblée le cas de la musique qui n’a tout simplement pas encore atteint le niveau de qualité requis pour être adoubée par son autorité de référence : par exemple la musique émise par quelqu’un qui vient d’acheter son premier violon et qui rêve de médailles, ou celle émise par un groupe qui vient de se constituer et apprend à se connaître en se faisant la main sur des reprises, ou des chansons censées ressembler à des tubes, tout en rêvant de Zénith. La première ne sera certainement pas publiée dans un recueil de partitions de référence, et la seconde ne passera certainement pas à la radio. Il ne s’agit là que de méta-musique en devenir : souhaitons-leur bonne chance.

Que dire des autres ? Il reste tout de même du monde. Mieux : la musique non-méta représente par définition – décidément – l’immense majorité de la création originale. Il s’agit également de la musique qu’on a tout à fait le droit de ne pas aimer. Il s’agit souvent de la musique « qui pourrait être meilleure si… » car n’importe quel récipiendaire de méta-musique possède un avis éclairé sur les changements à faire pour atteindre le point dit du Standard Absolu, celui qui optimise le Public Potentiel (également appelé Optimum de René la Taupe). Cette musique non-méta, dans son imperfection académique ou commerciale, est pourtant révélatrice de l’incapacité ou le refus, pour ses auteurs, de se conformer à l’autorité. Cette sous-musique qu’on s’inflige lorsque l’on n’a pas les moyens de s’offrir les services des vraies stars, ou bien qu’on tente d’imposer autour de soi parce que ses inaptitudes nous parlent, disent quelque chose de nos propres inaptitudes, de nos propres imperfections.

Il s’agit de la musique qui, à force de persévérance, finit par faire bouger les lignes et évoluer la société. Cette musique dont la simple existence – sans même parler de diffusion – est une résistance à l’ordre établi, dans sa revendication d’une différence, d’une diversité typiquement humaines. Peut-être la seule musique qui vaille la peine d’être écoutée. Après tout, on a bien assez d’occasions d’entendre la méta-musique.