Spotify est devenu un label. Dommage qu’ils aient des goûts de chiotte

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Les plateformes de streaming ont bâti leur succès sur ce concept génial : toute la musique du monde est en ligne, alors pour aider l’utilisateur à faire son choix, proposons-lui un système de playlists et de recommandations pour qu’il puisse naviguer de manière agréable.

En effet, si vous mettez le catalogue mondial en mode random, ça risque de faire tout drôle : vous passerez d’un titre de K-Pop à un titre de grindcore​, puis de Salut Les Culs à Tchaïkovski.

Or, la musique n’est pas répartie de manière homogène tout au long du spectre de la prise de risque artistique. Il y a des millions de titres d’abstract hip-hop, d’EDM ou de rock de droite qui se ressemblent tous, et des millions de titres d’artistes indépendants qui n’ont à peu près rien en commun entre eux.

Cela obéit à une logique de positionnement : lorsque vous faites de la musique, soit vous aspirez à rejoindre la grande famille de la Musique Standard, et vous copiez la FM ; soit vous êtes au contraire animé par un esprit bravache de contestation et vous faites justement tout le contraire. Vous criez dans le micro, vous ne chantez pas, vous jouez super vite ou super lentement. Vous faites de la Musique Alternative à la Musique Standard.

On peut voir ici un phénomène comparable à la distribution de l’offre politique : conservateurs contre progressistes. Les premiers prônent une stabilité du rapport de forces entre les groupes sociaux, les seconds l’inversion ou du moins l’évolution de celui-ci.

Là où c’est intéressant, c’est que ces deux grandes catégories ont tendance à s’équilibrer. Pourquoi ? Regardons ce qu’il se passe au niveau d’un acteur donné de l’écosystème.

Sur un aspect, une question donnée, ou face à un choix à faire, il y a toujours 2 types de réponses : conforter la réponse dominante ou se positionner à l’opposé de celle-ci. Lorsqu’un groupe d’amis cherche à savoir s’il faut aller à la pizzeria ou à la crêperie ce soir, les premiers évoquent librement l’une ou l’autre option. Dès qu’une moitié du groupe a choisi la crêperie, l’autre va tout à coup arguer qu’une pizza, ça changerait, justement. Et inversement. Cela tient peut-être à un besoin, pour l’être humain, d’exprimer son avis personnel, même lorsque ce n’est pas nécessaire. Ou une volonté d’envisager systématiquement toutes les options possibles dans une quête de liberté ou de puissance. C’est ce qui fait que ces 2 choix sont globalement perçus comme tout aussi recevables l’un que l’autre – alors qu’objectivement, une galette c’est meilleur.

Lorsqu’un débat est à peu près libre, et s’il dure suffisamment longtemps, les deux camps en présence finissent par tendre vers un joli 51%/49%. Si un camp gagne avec plus de 10% d’avance, on parle de raclée, alors qu’en toute rigueur l’écart n’est pas si grand – surtout quand on sait à quoi peut tenir un vote.

Et dans ce cas, le résultat est dû au fait que le camp perdant tient des positions qui le placent hors du champ des options raisonnables aux yeux des électeurs/auditeurs/amis en quête de restau. Par exemple, un parti politique dont l’intégrité ou la moralité serait mise en défaut. Ou un album rendu inaudible par des choix extrêmes de mastering. Ou un restau qui serait situé dans une zone de travaux.

Il y a donc sur toute question autant de conservateurs, qui tendent à faire comme d’hab, que de progressistes, qui ne se satisfont pas du statu quo. En musique, cela se traduit par l’éternel dichotomie entre mainstream et underground.

Et depuis que les plateformes d’écoute en ligne se sont résolues (tardivement d’ailleurs) à intégrer l’underground sur leur interface si délicate – probablement dans le but d’y augmenter le trafic – elles se sont retrouvées face à ce problème vieux comme le monde : comment satisfaire une clientèle croissante et hétérogène en termes de goûts ? Réponse : en lui donnant à écouter​ principalement de la musique conservatrice, celle qui clive le moins, celle qui tend à plaire au plus grand nombre – en tout cas, à déplaire au plus petit nombre. Vous aussi, vous avez peut-être créé un compte Spotify pour écouter du metal au départ, et maintenant vous lancez la playlist « ménage de printemps » avant de passer l’aspirateur.

Le système de playlist, de homepage et de recommandations est là pour vous empêcher d’écouter des musiques progressistes et vous maintenir dans le giron du catalogue consensuel – le seul qui vaille la peine d’être écouté sur la plateforme. Car si vous tombez sur un titre underground et clivant tel que Salut Les Culs, et que vous avez le toupet de l’apprécier, vous allez certainement chercher à en savoir plus sur l’artiste pour écouter davantage de cette musique hardie. Et vous commettrez alors l’impensable : quitter l’interface. Notez que ce raisonnement s’applique tout aussi bien à bon nombre d’autres hébergeurs de contenus (Deezer, mais aussi YouTube, Facebook, Google…)

En devenant prescripteur, Spotify est automatiquement devenu un label – possiblement la plus grande major au monde. Leur ligne artistique pourrait se résumer ainsi : ici, écoutez la musique que les autres écoutent aussi.