Résister à la musique industrielle : débrief de cette première journée de travail et d’échanges

Événements

 

D’abord et avant tout, un gros gros merci à Renaud du Labo (Dinan) d’avoir été à l’initiative de cette journée et d’avoir permis sa concrétisation, avec bonne humeur et bienveillance. Voici un rapide retour/débrief, issu des retours des participants et de mon propre ressenti en tant qu’animateur. Dans l’attente d’améliorer tout ça, tant sur le fond que la forme. (Avec vous ?)

Une journée entière donc, dont le déroulé était prévu comme suit :
– une matinée axée sur l’économique : mieux comprendre comment fonctionne l’économie de la musique industrielle et en quoi elle se distingue par nature de celle d’un projet indépendant ;
– une après-midi dédiée à l’artistique, où l’on voit que l’artiste, qui crée souvent par nécessité et par besoin, le fait dans un contexte de contraintes économiques, ce qui a des conséquences directes sur sa création.

Le point de départ étant bien sûr de s’accorder sur ce terme obscur de « musique industrielle ». Il ne s’agit pas ici de Kraftwerk, mais de renverser la perspective en mettant en avant le fait que l’industrie musicale (majors, Live Nation, bande FM, télé, etc) ne produit rien d’autre qu’une musique industrielle, au sens où la production de ces acteurs est directement conditionnée par leur statut d’acteur dominant du marché. Un acteur dominant ne produit pas de musique alternative, ni indépendante par définition. Définir cette musique non comme « pop » ou « variété » permet d’éviter le débat sur les esthétiques musicales (il existe des groupes indépendants de pop) – ce terme de musique industrielle me paraît donc le plus objectif et le plus précis en attendant mieux. Bien sûr, il est ambigu, et personne d’autre que moi ne l’utilise à ma connaissance. Mais à un moment donné balek, faut bien poser des bases, si je fais joujou avec les concepts des autres je vais pas arriver à grand-chose. Et le temps passe.

Samedi dernier, ce terme a peut-être amené un peu de confusion, notamment le titre de la journée qui a pu dérouter certains participants, tout en attisant leur curiosité, et en attirant peut-être l’attention d’autres. Un point important, qui devra être revu pour réitérer l’expérience. Je rêve de formuler les choses de manière plus claire, mais cela ne doit pas se faire au prix de la précision du vocabulaire. Work in progress!

Comme prévu, la matinée fut donc dédiée à un exposé copieux des mécaniques économiques à l’oeuvre dans le domaine de la production musicale : principes de l’intermittence du spectacle, subventions publiques et privées, et enfin mécanismes de répartition des droits d’auteur et droits voisins. Ouch ! Entrée en matière un peu brutale, mais qui a permis de donner ça et là quelques tuyaux concrets. Le but avoué étant d’immédiatement permettre aux participants de rentabiliser le coût de leur inscription à la journée. J’espère que ce fut le cas.

Ensuite, nous avons pu parler un peu de la façon dont les GAFA tendent à créer un écosystème basé sur la notoriété numérique, avec toutes les dérives imaginables, des faux chiffres YouTube à la promo via les pages Facebook de mèmes, jusqu’aux opérations de buzz basées sur des fake news. C’est bon j’ai placé tous les hashtags là ?

Le terme de « fake news » nous amenant assez naturellement vers la dénonciation plus ou moins argumentée des « faux artistes », nous avons pu basculer sur la partie plus artistique de l’échange, avec les questionnements liés à la MAO, l’autotune, le playback, bref le découpage entre la part d’interprétation de l’artiste (et donc la part de vie dans la musique) et la part d’accompagnement, d’arrangement, le sound design, le cadre rythmique au sein duquel l’artiste pourra s’exprimer.

Pour finir, un petit focus sur les projets musicaux de certains participants disposés à livrer leurs réflexions et leur travail à la discussion avec des inconnus, un peu comme dans un covoit’ où tu parles de ton groupe et le mec te pose des questions qui te paraissent incongrues, mais reflètent les interrogations du grand public et t’amènent à prendre du recul sur ta propre production.

Voilà pour le résumé des échanges, je passe maintenant aux améliorations possibles.

– Ne connaissant pas à l’avance le profil des participants, j’ai commencé par tenter de cerner durant la matinée les besoins et attentes autour de la table. Qui est intermittent ou en passe de l’être, qui est membre des sociétés d’auteurs, qui a structuré son projet en association (par exemple) ou non. De là, il est apparu évident que je pouvais donner quelques tuyaux de professionnalisation, même si, dans le cadre de mon exposé, l’idée était surtout de présenter le système juridique et économique du spectacle et de la musique enregistrée, et en quoi il était pensé par et pour des acteurs industriels ou institutionnels, mais certainement pas indépendants ni alternatifs.

A ce moment de la journée, le ton était assez neutre, il n’était pas encore question de remettre en question le monopole des majors sur le paysage musical français, mais plutôt de mieux comprendre comment tout cela fonctionne. Dans mon esprit retors, je voulais présenter le système tel qu’il est, pour ensuite aider à faire la part des choses quant à son propre projet indépendant, aider à se positionner artistiquement, aider à se situer entre l’amateur DIY et le professionnel subventionné.

Après coup, je crois que ce processus de type « billard à trois bandes » nécessite bien plus de deux heures pour être efficacement mené. Il faut du temps pour bien exposer et comprendre l’écosystème tel qu’il est conçu ; il en faut tout autant pour réfléchir à son propre contexte économique, et encore autant pour confronter les deux et en tirer les conclusions qui s’imposent, puis aboutir à un plan de combat à moyen terme pour mener son projet.

– Sur la partie artistique, l’opposition entre industrie et artisanat était plus nette, puisque chacun autour de la table possède un projet artistique personnel, qu’il est capable de défendre durant des heures. Clairement, les artistes adorent parler de (leur) musique, et on aurait pu passer la journée sur cette seule discussion. Beaucoup se définissent artistiquement comme en réaction à la musique industrielle, ou du moins dans une démarche parallèle à la FM, sans être dans l’imitation ou la copie. Alors, soit la présentation de la journée (jusqu’à son titre) a permis de faire le tri et de n’attirer que des artistes alternatifs, soit les participants tendent à se focaliser sur ce qui les distingue des artistes industriels. A la limite, ce n’est pas vraiment important : même un artiste indépendant largement influencé par les majors peut, à la marge, infuser un peu de lui-même dans son travail, comme Obispo quant il met des bongos sur un break. Ah merde mais il fait jamais ça d’ailleurs

Inversement, faire l’éternelle chasse aux influences industrielles dans la production indépendante est aussi absurde que de reprocher à des militants vegan, féministes ou syndicalistes de contribuer au système capitaliste dans son ensemble de par leur consommation ou leurs usages. Nous vivons dans un paysage musical massivement industriel, nous sommes donc soumis aux esthétiques industrielles en permanence : la question est plus de prendre conscience de ce fait et de se positionner quelque part sur un axe qui va du rejet complet (faire de la musique concrète, noise, expérimentale ou hardcore, ou pas de musique du tout) à la compromission éclairée, qui est globalement l’approche défendue par les activités visibles et légales de Vlad, et à différents degrés selon les cas.

– Ce dernier aspect résonne avec la problématique du titre de la journée (« Résister à la musique industrielle ») :
-> dont la connotation a été perçue par certains comme inutilement rebelle – après tout, y’avait plein de tuyaux intéressants, autant appeler ça « Développer son projet musical » et le présenter à des organismes de formation agréés ;
-> qui a pu au contraire exciter la curiosité de certains (participants et non-participants) et qui ont pu trouver que le contenu était finalement bieeeen trop tendre avec l’industrie, surtout parmi les lecteurs réguliers de ce blog.

Alors je me laisse encore un peu de temps pour y réfléchir, mais il y a tout à parier que là comme souvent, c’est le parti de la radicalité qui l’emportera, en ce qu’il est porteur d’espoir de progrès social à tous les niveaux. Et parce que le temps passe.

Bisous