Rebloggé /// Quelques remarques sur les showcases du Womex

Vie du label

 

Cet article a été importé depuis Ghetto Folk dans le cadre d’une réorganisation de nos contenus éditoriaux.

C’était notre seconde participation et nous nous mettons progressivement dans le bain. Voici un petit compte-rendu de ce qui s’est passé la semaine dernière à Budapest, partant du principe que vous n’êtes pas un expert de l’écosystème de la world music.

Ecosystème, c’est le bon terme : la variété parmi les participants est impressionnante. Musiciens, DJs, animateurs radio, médias de tous types, managers, programmateurs, festivals, institutionnels… à première vue, les interactions peuvent sembler difficiles. Certains louent des stands pour promouvoir leurs activités, certains jouent lors de concerts en journée ou le soir, certains participent à des conférences, certains essaient d’attirer l’attention autant que possible, d’autres sont ici essentiellement par la volonté d’un supérieur hiérarchique et attendent patiemment l’heure de l’apéritif et des concerts.

Que se passe-t-il quand vous rencontrez quelqu’un ? D’abord, vous cherchez une langue commune. Ensuite, vous faites les présentations des personnes et des activités. Avec un peu de chance, vous allez trouver quelque chose d’intéressant à développer ensemble. Généralement, ce n’est pas immédiatement le cas : il est donc plus efficace de savoir à l’avance qui vous voulez rencontrer. Se créer de tout nouveaux partenaires au Womex est délicat : le mieux est de venir y rencontrer en vrai des gens avec qui vous étiez déjà en discussion par mail auparavant. Vous pourrez ainsi avancer dans les discussions et jauger le capital-confiance de votre partenaire – en gros, en vous fiant à la taille de son stand et de ses affiches. Ainsi qu’il est d’usage dans tout autre secteur d’activité et dans 99% des salons professionnels du monde entier.

Womex signifie World Music Expo, il y est donc question de musique du monde, traditionnelle ou folklorique, appelez-ça comme vous voulez. Il n’y a pas de sélection pour participer tant que vous réglez votre accréditation – toutes les esthétiques musicales sont donc en théorie bienvenues, même si les concerts (appelés ici showcases, car à vocation promotionnelle) et les conférences sont dédiés à la musique du monde. Ce type de gouvernance laisse donc une très large interprétation de ce qu’est la musique du monde et c’est tant mieux. Et comme les artistes sont sélectionnés par un jury qui change chaque année, s’intéresser à la programmation musicale et à celle des conférences permet de tirer quelques enseignements sur la musique du monde en tant que scène musicale au niveau mondial. Nous nous intéresserons aux concerts car nous n’avons hélas pas pu assister aux conférences.

Un concert au Womex 14, par Jacob Crawfurd

Un concert au Womex 14, par Jacob Crawfurd

Une programmation équilibrée

Si l’on s’intéresse aux pays représentés, la programmation est plutôt bien équilibrée. Il y a un artiste pour chaque partie du globe, avec un léger avantage pour la Hongrie puisque c’était le pays organisateur. Cet équilibre résulte nécessairement d’un choix délibéré du jury car il y a probablement davantage de candidatures en provenance d’artistes européens (ou du moins basés en Europe) que d’autres continents : le salon a systématiquement lieu en Europe depuis sa création – il y a plus de 20 ans – et ne prend pas en charge les coûts de plateau et de transport des artistes sélectionnés.

Si vous êtes sélectionné, vous aurez l’opportunité de jouer dans de bonnes conditions devant des programmateurs et des médias du monde entier. Bien sûr, certains créneaux horaires sont meilleurs que d’autres (pas trop tôt, pas trop tard non plus) mais le public est présent et enthousiaste, et il y a plein d’autres moyens de promouvoir votre travail : communication papier, interviews, rencontres… De toute façon, être sélectionné ne garantit pas un succès immédiat, mondial et définitif : c’est juste un autre (très) bon outil dans votre plan de développement.

Mis à part ces aspects purement business, les concerts nous disent beaucoup de choses sur la scène world music, examinons la programmation de plus près. Voici une tentative de classification :

  • Artistes de la musique classique et du jazz : solistes accompagnés, jazzmen/jazzwomen, musique classique contemporaine ou baroque avec des influences traditionnelles…
  • Orchestres traditionnels et folkloriques : formations traditionnelles, fanfares, orchestres de rue…
  • Spectacles : groupes rock influencés par la musique du monde, artistes utilisant les nouvelles technologies musicales, de lumières et vidéo…
  • DJs & producteurs : solistes ou petites formations qui utilisent de la musique enregistrée, live machines…

Nous n’avons pas vu tous les concerts (ils ont lieu en parallèle) mais il semble que les 3 premières catégories aient été équitablement représentées – les DJs et producteurs étant programmés au club A38 durant les nuits. Là aussi, c’est probablement un choix délibéré d’avoir un équilibre dans la grande variété des instrumentations.

Maintenant que nous avons un peu décrit le contexte, voici quelques remarques. La sélection étant faite par un jury, il ne s’agit pas de débattre de la programmation ni de l’organisation en tant que telle, mais de l’offre musicale et son évolution. Et beaucoup de ces remarques s’appliquent aussi bien à d’autres salons à travers le monde (Babel Med, SXSW…).

La musique du monde dans sa définition la plus large

Des orchestres de jazz, des artistes de la musique classique, des artistes pop et même des groupes de rock et de punk… dans cette grande variété, le lien à la musique du monde peut être mince et ne tient d’ailleurs parfois qu’à l’utilisation d’un instrument traditionnel ou d’une langue donnée. Certains concerts de jazz nous ont semblé assez éloignés de la musique du monde. L’absence de reggae également est à noter, étant donné le poids de cette esthétique dans le marché.

Il est bien sûr très positif de voir la musique du monde sortir des musées, et de voir de plus en plus d’artistes se l’approprier, pour faire leur propre musique du monde (ou la musique de leur propre monde, dirions-nous). Mais il y a alors la possibilité de voir l’origine réelle ou supposée des artistes – même s’ils vivent en Europe – utilisée comme un argument pour promouvoir une musique qu’on pourrait par ailleurs définir comme « rock », « jazz » ou « pop ». Et il y a déjà des centaines de salons professionnels rock, jazz ou pop. En tout état de cause, c’est de la responsabilité des acteurs de la scène eux-mêmes d’expliquer la différence entre musique africaine et musique pop agrémentée de samples africains, ou entre musique des Balkans et jazz joué sur un instrument balkanique.

La scène avant tout

Du fait du lieu de l’événement, les artistes en mesure de voyager plusieurs milliers de kilomètres sont surtout ceux qui ont réussi à se faire financer. Ceux-ci doivent bénéficier du soutien de nombreux acteurs dans leur pays de provenance, là où un groupe européen tout juste signé sur un label et tourneur peut beaucoup plus facilement s’offrir l’opération. Il est de toute façon compliqué de se produire dans des pays lointains, avec ou sans showcase au Womex. En tentant de conserver l’équilibre entre les pays représentés, le jury essaie d’ignorer ce fait, mais il sera toujours difficile pour un groupe chinois de tourner en Europe, ou pour un groupe français de tourner en Amérique du Sud.

Peut-être serait-il pertinent de focaliser un peu moins sur la scène et d’interagir davantage avec le travail des labels et des éditeurs, pour que la musique, elle, puisse voyager. C’est certainement l’enjeu de la récompense attribuée aux labels, même si celle-ci n’est basée que sur le classement des diffusions radios pour l’instant. Il y a aussi l’initiative du Global Club Music Network, qui produit des compilations de remixes mêlant artistes sélectionnés ou non, afin de faciliter les échanges. De son côté, Womex publie une compilation des artistes sélectionnés : il serait intéressant d’avoir également une compilation d’artistes sélectionnés sur la base de leur musique seule, indépendamment d’un projet scénique – la musique enregistrée n’est-elle pas le premier ambassadeur de la création musicale ?

Comment réduire les coûts de transport ?

Tout cela amène également des choix stratégiques, comme par exemple celui de recruter un backing band européen lorsque l’artiste principal provient d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’ailleurs. Ou bien jouer avec des bandes dans lesquelles sont enregistrés les instruments traditionnels. Avec, sur scène, un batteur et un bassiste pour faire « vrai groupe ».

Il est bien sûr très positif d’encourager la mixité dans les équipes artistiques, même si c’est, au départ, pour de simples raisons économiques. Bien sûr, certains musiciens ne semblent pas se connaître depuis très longtemps, et ça s’entend. Mais d’ici quelques mois chacun trouvera sa bonne place.

C’est dans les meilleurs pots qu’on fait la meilleure soupe…

… mais les nouveaux artistes ont une nouvelle approche. Ils sont plus à l’aise sur les réseaux sociaux et avec les nouvelles technologies. Certains concerts sont parfaitement calibrés, avec des musiciens expérimentés, un single qui cartonne, des visuels haut de gamme, un nom de groupe tout frais et un premier album qui tourne déjà en boucle. Et vous voulez les voir parce qu’ils sont peut être le truc qui va buzzer. Quoi de plus ennuyeux qu’un groupe qui a déjà fait quatre albums studio et qui n’a toujours pas percé ?

Après tout, c’est comme dans tous les styles de musique. Seulement, la musique industrielle a rarement été aussi inspirée par la musique du monde. La mondialisation a permis des success stories d’artistes industriels influencés par la musique du monde, engendrant une génération d’artistes qui savent maintenant ajouter à des techniques de production industrielles une petite note exotique. Restons positif : ces artistes peuvent apporter une nouvelle audience à notre scène, et nous avons besoin de toutes les contributions.

Concurrence et réalité du marché

Etant donné le contexte, il y a certainement des centaines de candidatures d’artistes européens, et peut-être seulement 5 ou 6 candidatures en provenance de ce pays dont-on-a-oublié-le-nom. Et comme le Womex a besoin d’artistes de tous les pays ou presque, cela pourra les avantager dans le processus de sélection, et tant mieux : il est appréciable d’entendre des musiques moins connues, c’est tout l’enjeu du salon.

Or, certains groupes ont des coûts de transport moins élevés que d’autres, et donc davantage de budget plateau, promo et management. Ils ont leurs propres techniciens son et lumières, ce qui améliore encore leurs prestations. Par conséquent, le programmateur de festival européen moyen peut être tenté de se dire : « J’aimerais programmer un groupe chinois cette année, mais le son de celui-ci était vraiment médiocre. Je vais me rabattre sur ce groupe européen, après tout leur chanteur est chinois – en tout cas, on dirait. » Chose qu’on pourra vérifier sur les programmations des festivals de l’été prochain. Cette situation est inhérente au marché de la musique live, à moins de vouloir la réguler en fixant un budget maximum pour la participation de chaque artiste, ce qui pourrait paraître curieux. Raison de plus pour faire une meilleure place aux acteurs de la musique enregistrée.

Notre mention spéciale : Jaakko Laitinen & Väärä Raha

Nous voudrions simplement finir en ajoutant que nous avons adoré le concert de ce groupe finlandais, et, avouons-le, le fait qu’ils jouent formidablement bien la musique des Balkans, sans être originaires des Balkans eux-mêmes. Ce n’est pas si courant et nous espérons que de plus en plus d’artistes seront assez talentueux pour être sélectionnés pour venir jouer la musique issue de n’importe où sur Terre !

Rendez-vous au prochain salon professionnel !

NB : Il y a deux raisons pour lesquelles nous n’avons pas cité les groupes dont nous parlons parfois un peu négativement. Premièrement, nous appartenons tous à la même scène ; notre ennemi commun, s’il existe, est la musique industrielle et rien d’autre. Deuxièmement, nos remarques sont basées sur ce que nous avons vu et ressenti, et donc nécessairement sujettes à l’interprétation et au risque d’erreur.