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De l’auto-destruction en musique

Il est teeeeellement beauuuuucoup trop tôt pour écrire sur ce sujet. Mais bon allons-y, ne serait-ce que pour relire plus tard et rigoler.

Pour ceux qui ne lisent pas les journaux et en résumé, il y a quelques mois j’ai compris que j’étais une personne non-binaire, et il y a quelques semaines je l’ai écrit sur mon profil Facebook personnel, mettant fin à une bonne dizaine d’années de tergiversations plus ou moins inquiétantes quant à la vie d’homme-cisgenre-hétéro-blanc-en-cours-d’embourgeoisement que j’étais en train de construire pépouze. Finalement tout va bien, ça secoue un peu c’est clair mais j’ai l’impression d’être en train de sortir du cyclone. Ce qui m’a le plus surpris.e dans toute cette affaire, c’est de réaliser que cette nouvelle donnée allait probablement remettre en question ma musique. Dans quelle mesure, c’est ce que nous allons découvrir ensemble lors de mes prochaines aventures, que vous êtes venu.e.s lire ici et j’espère que vous allez kiffer.

Lorsque je réécoute la musique que j’ai produite jusqu’ici à l’aune de ma nouvelle identité de genre, je suis pas tellement bouleversé.e. Prenons les histoires dans le désordre pour voir un peu.

Côté Boris Viande, de la musique largement instrumentale faite pour danser et expérimenter sur les harmonies, les timbres et les rythmiques d’un peu partout. Un côté romantique, mais pas spécialement d’un point de vue strictement mâle, même si en dehors de mes compositions les titres que je peux jouer en soirée, du manele au reggaeton, racontent des histoires hétéronormées, à quelques Azis ou Kumbia Queers près. Pas de séisme à ce niveau donc.

Côté Kontrol Teknik, il s’agit d’un projet à caractère profondément social, puisque né d’une volonté commune avec mon frérot Alexis (Sauvage FM / King Jong Ouai) de raconter notre jeunesse périurbaine, pour donner un peu autre chose à entendre que les histoires réelles ou fausses des artistes FM, qui globalement chantent l’espoir pour donner à leurs anciens frérots l’énergie d’aller bosser pour le capital. Là aussi, pas d’incompatibilité fondamentale avec une identité de genre minoritaire : au contraire, si on considère comme moi que le patriarcat fonctionne avec le capitalisme (dans quelle articulation j’en sais rien, autant je subis le capitalisme depuis toujours, autant le patriarcat m’a plutôt favorisé.e pour l’instant, même pas sûr que ça change tout de suite), et si j’étais réellement discriminé.e (non) sur la base de mon genre, on pourrait même pousser le bouchon jusqu’à dire que je me retrouve en situation d’intersectionnalité. La vache !

Et enfin côté Vladivostok*, groupe-défouloir qui fête bientôt ses 20 ans, on chante le capitalisme absurde tout en faisant la teuf, et là encore on voit pas bien pourquoi j’arrêterais.

Et pourtant, j’ai l’impression que quelque chose va bouger.

Quelque chose va bouger parce qu’écouter la musique c’est trop bien, mais la partager c’est cool aussi, et le fait de faire des concerts implique d’être sur scène, d’être vu.e, et met donc en jeu l’image personnelle du musicien, qui devient alors interprète sur scène après avoir été auteur/compositeur/interprète en studio. Et c’est là que les choses se compliquent, parce que ma nouvelle identité de genre s’exprime principalement par l’image que je veux renvoyer de moi-même, que ça soit par des goûts vestimentaires ou des attitudes. C’est donc à cet endroit précis que les choses peuvent évoluer.

Concrètement, jouer du punk (le terme est ici à prendre au sens le plus abstrait, je ne parle pas du style musical punk-rock mais de la démarche qui consiste à jouer de la musique en première intention, en prenant le fait de jouer comme fin en soi et non comme la restitution finale d’un long travail d’écriture et de conception) implique, en tout cas dans mon approche, un engagement physique, qui tend vers ce qu’il faut bien appeler une forme d’auto-destruction.

Jouer du punk dans mon approche, c’est sacrifier le matériel, sacrifier l’écriture, sacrifier la solennité du moment « spectacle », sacrifier l’idée même de respectabilité et donc de notoriété, et au bout du compte se sacrifier soi-même en faisant des milliers de kilomètres pour jouer des concerts peu ou pas payés, mal manger, mal dormir, porter des trucs lourds, abîmer son corps pour jouer de la trompette pendant des heures, se flinguer les oreilles avec de la snare ou des infra, et j’en passe. Tout ça pour la beauté du geste, parce que c’est beau la mort. Et l’auto-destruction, c’est politique. Du beau et du politique mélangé, tiens, on pourrait presque appeler ça de l’art.

On pourra juger du niveau de punkitude ainsi défini pour chacune des aventures musicales que j’ai pu proposer, d’un show propret Boris Viande en assis-masqué à un concert de Vladivostok au Fred’O’Rock Festival, d’un live-machines hardcore (où le matériel est pour le coup bien respecté – il s’agit d’ailleurs d’un exercice impossible à faire bourré.e) à un DJ set de 4h du mat sans caisson de basses devant un public rendu un peu moins mélomane par l’usage de procédés bien connus.

De là peuvent, ou pourront, se dégager plusieurs tendances :

  • rien ne change
  • rien ne change, à part quelques nouvelles aventures plus en phase avec ma nouvelle identité de genre, par exemple des projets chiants et certainement mauvais parce qu’autant je m’y connais en punk, autant je débute en non-punk
  • tout change, je m’essaie à la musique non-punk le plus clair de mon temps, sauf lors de moments bien identifiés, retrouvez-moi en fâcheuse posture lors des quelques concerts bien punk qui me permettront d’investir quelques points de vie dans l’expression de ma haine du capitalisme
  • tout change, je m’essaie à la musique non-punk le plus clair de mon temps, sauf lors de moments bien identifiés, retrouvez-moi en fâcheuse posture lors des quelques concerts bien punk qui me permettront d’investir quelques points de vie dans l’expression de ma haine du capitalisme et du patriarcat
  • tout change pour de bon, parce qu’il me sera bientôt devenu impossible de m’adonner à l’auto-destruction, de quelque manière que ce soit, et n’étant plus punk, je n’aurai alors même plus d’excuse pour être nul.le.

Ce paragraphe bien foireux pourrait donner l’impression que j’oppose punk et non-binarité, aussi je préfère repréciser : le punk tel que je l’ai toujours pratiqué se nourrissait d’une bonne part d’auto-destruction parce que je décidais de le faire de cette manière. Mon « personnage », qui pourrait plus ou moins se comparer à un clown (avec lequel le punk a d’ailleurs toujours entretenu des affinités), se devait de (se) faire du mal en public, et de cette violence naissait une forme d’absolu, beau-et-politique-donc-artistique. Or, il existe heureusement des millions de punks qui prennent soin de leur alimentation et qui ne cassent pas leurs guitares, sans être moins punk pour autant. Il y a donc là une chouette déconstruction à faire. Le personnage punk que j’ai toujours incarné me permettait peut-être d’exacerber des comportements bien masculins de ma personnalité, comme pour surjouer ou sur-performer mon rôle social d’homme cisgenre. Voyons peut-être comment passer en tout humilité au stade de la sublimation, ce qui serait en quelque sorte l’aboutissement du processus d’auto-destruction, non pas de moi en tant qu’être humain, mais de mon ancienne identité de genre d’homme cisgenre. Trop délire, allez tiens je me ressers un Perrier.

Rien ne m’oblige donc à faire de la musique relou pour bien prouver que je ne suis plus un homme cisgenre. Mais on voit bien la nature du travail que je vais désormais avoir envie d’effectuer. Donc j’écris ça pour poser une base de réflexion, vous l’avez lu donc vous en êtes au même point que moi, venez me voir en concert ces prochains mois on pourra discuter ensemble de quel genre de musique je fais.

Boris Viande

* Et j’oublie pas et j’embrasse les copains de la Cour de Cassation, Lorenzo And The Lamas, Staya, Gypsetters, Sidi Wacho, Mihai Pirvan et les quelques autres qui ont séché trop de répéts pour que je me souvienne d’eux.

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